Défendre un cinéma pour tous : le rôle irremplaçable du service public
À l’heure où les plateformes et la fragmentation des publics redessinent les hiérarchies des pratiques culturelles, France Télévisions revendique, en tant que premier diffuseur en clair du cinéma et partenaire des grands événements, un rôle central dans le financement et l’exposition du 7e art. Entre soutien à la création, richesse de l’offre, émergence de nouveaux talents et partenariat stratégique avec le Festival de Cannes, Manuel Alduy défend une politique fondée sur la diversité des œuvres et l’accès du plus grand nombre à tous les cinémas. Bref, une certaine idée du cinéma, comme art partagé, capable de rassembler. Entretien.
En quoi la politique de France Télévisions en matière de cinéma se distingue-t-elle de celle de ses concurrents ? Peut-on parler d’une véritable spécificité de service public ?
La politique de France Télévisions repose d’abord sur une logique de service public : la liberté de création avant tout, devant et derrière la caméra – tous les récits, tous les talents et pour tous les publics. C’est-à-dire s’adresser à tous les publics, sans opposer exigence artistique et accessibilité. Là où d’autres acteurs privilégient la rentabilité et tendent à segmenter les téléspectateurs, France Télévisions persiste à penser le cinéma comme un espace commun. Nous ne devons exclure personne. Certains films peuvent être un moment rassurant pour un large public ; d’autres cherchent à surprendre autant qu’à plaire par leur singularité. D’autres encore visent les super-fans d’un genre (animation, fantastique, etc.) ou des publics très concernés par le sujet.
Concrètement, nous fonctionnons comme une sorte de multiplex du cinéma. Il ne s’agit pas d’opposer cinéma d’auteur et films populaires, mais de les faire coexister dans une forme de continuité et de « dialogue ». Chaque semaine, France Télévisions propose six rendez-vous qui visent des publics et des volumes d’audience différents. Cinéma de patrimoine et œuvres contemporaines, films populaires, œuvres d’auteurs confirmés ou de jeunes talents, films destinés à la jeunesse… l’objectif est de permettre à chaque œuvre de trouver son public.
Cet engagement passe aussi par un soutien fort à la création. Chaque année, plus de 60 films français sont préfinancés, dont une part significative (près d’un tiers) de premiers ou deuxièmes longs-métrages. La place accordée aux réalisatrices (autour de 40 % des projets) témoigne d’une volonté d’équilibre et de parité.
Enfin, cette politique s’inscrit dans une filière d’excellence, pilotée par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), qui permet de mutualiser les risques d’une industrie par nature incertaine et de garantir une diversité exceptionnelle de la production, que peu de pays parviennent à préserver.
C’est cette combinaison entre diversité, soutien à la création et accessibilité qui constitue la véritable singularité du service public.
« Notre engagement passe aussi par un soutien fort à la création. Chaque année, plus de 60 films français sont préfinancés, dont une part significative (près d’un tiers) de premiers ou deuxièmes longs-métrages. »
Comment garantir la transparence du financement et rassurer les téléspectateurs quant à l’utilisation des deniers publics, notamment autour du Festival de Cannes ?
La transparence repose d’abord sur des faits. Les investissements de France Télévisions dans le cinéma obéissent à des règles strictes : obligations règlementaires, accords avec la filière, logique de réinvestissement ; ils sont encadrés, publics et inscrits dans la durée. Chaque année, plus de 60 millions d’euros sont consacrés au préfinancement, complétés par environ 400 acquisitions de films (de patrimoine ou inédits en France, à 80 % français).
La question, récurrente, du financement du Festival de Cannes se heurte souvent à une confusion entre perception et réalité. L’événement traîne avec lui une image persistante : marches, flashes, robes et apparat. Pourtant, la réalité est bien différente : le coût des droits et de production des cérémonies inférieur à celui du diffuseur précédent d’environ 4 millions.
Loin d’une inflation spectaculaire, la couverture du Festival par France Télévisions relève d’un équilibre et d’une organisation : mutualisation des moyens, dispositifs allégés, redéploiement interne. Cette année, nous avons fait le choix d’un dispositif encore plus sobre et efficace. L’enjeu n’est pas la dépense, mais l’impact culturel.
« Chaque année, plus de 60 millions d’euros sont consacrés au préfinancement, complétés par environ 400 acquisitions de films (de patrimoine ou inédits en France, à 80 % français). »
Pourquoi le Festival de Cannes occupe-t-il une place si importante dans la stratégie de France Télévisions ?
C’est l’événement culturel le plus médiatisé du monde. Avec près de 2 000 médias internationaux, 40 000 personnes accréditées, des dizaines de milliers de professionnels et une couverture médiatique mondiale, le Festival de Cannes constitue une vitrine incomparable.
Depuis la reprise du partenariat en 2022 par France Télévisions, jamais autant de téléspectateurs n’avaient regardé le Festival. Les audiences ont fortement progressé : plus de 2 millions de téléspectateurs pour les cérémonies, contre environ 600 000 auparavant. Au total, 34 millions de Français ont été touchés, générant plus de 132 millions de vidéos vues.
Pour France Télévisions, le Festival constitue de fait un outil stratégique majeur. Sans cette exposition, il serait beaucoup plus difficile d’attirer un large public vers des œuvres exigeantes ou moins visibles.
Le Festival de Cannes nous permet d’attiser la curiosité du public sur du grand cinéma et de partager ainsi les plus beaux films du moment : ceux présentés à Cannes, ceux des éditions précédentes disponibles gratuitement sur notre plateforme. Par exemple, nous proposons cette année une intégrale Justine Triet avec la diffusion d’Anatomie d’une chute, mais aussi Aftersun, Rodeo, Le Temps d’aimer ou Omar la Fraise, ainsi qu’un clin d’œil à l’œuvre du président du jury, Park Chan-wook, et des palmes d’or cultissimes. Au-delà des chiffres, le Festival met ainsi en lumière une programmation ambitieuse, mêlant films récents, œuvres de patrimoine et découvertes, accessibles gratuitement sur la plateforme du groupe.
L’enjeu n’est donc pas celui d’une dépense spectaculaire, mais celui d’un investissement maîtrisé au service d’une mission culturelle : susciter l’appétit de films et rendre accessible au plus grand nombre un événement majeur du cinéma mondial.
Sur quels indicateurs vous appuyez-vous pour affirmer que France Télévisions est un acteur majeur du cinéma en clair ?
Les chiffres témoignent d’un engagement structurel. Depuis cinq ans, 345 films français préfinancés par France Télévisions sont sortis en salles et ont totalisé 107 millions d’entrées.
Une part croissante de ces œuvres est diffusée en première partie de soirée : en 2025, 75 % des films inédits issus des filiales ont été programmés en prime time. Le groupe propose par ailleurs près de 500 films par an, gratuitement, en linéaire et à la demande. La question n’est pas seulement quantitative ; elle tient à la place accordée à certains films, qui ne s’imposent pas d’eux-mêmes, à la décision de programmer, en première partie de soirée, des œuvres qui auraient pu rester confinées à des circuits plus restreints.
Autre indicateur clé : la place du cinéma français. Près de la moitié des films diffusés par France Télévisions en grande écoute sont des coproductions du groupe, tandis que les films américains représentent désormais moins de 20 % de la programmation à ces horaires.
Ces éléments confirment le rôle structurant de France Télévisions dans le financement et la diffusion du cinéma en clair et l’importance de l’exposition que nous lui accordons.
« Depuis cinq ans, 345 films français préfinancés par France Télévisions sont sortis en salles et ont totalisé 107 millions d’entrées. »
Comment l’audience a-t-elle évolué avec la diversification des cases cinéma ?
Depuis la crise sanitaire, une transformation profonde est à l’œuvre : les performances en salles ne préjugent plus nécessairement du succès à la télévision ou sur les plateformes, et inversement. Il y a une désynchronisation croissante des audiences, quel que soit le type de film.
France Télévisions multiplie les points d’accès, jouant sur une complémentarité des cases, des rendez-vous linaires et de l’offre numérique : autant de manières d’accompagner les usages devenus discontinus. Car, comme je le disais, notre mission est de satisfaire tous les publics, mais pas forcément en même temps ni avec les mêmes films. Films populaires, cinéma d’auteur, formats courts ou œuvres plus expérimentales trouvent ainsi leur place.
Dans ce contexte, le rôle du service public apparaît plus que jamais essentiel : accompagner cette diversité et offrir à chaque œuvre les conditions de sa rencontre avec le public. À condition, bien sûr, de lui en laisser la possibilité.
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