Eye Haïdara, comédienne au parcours construit entre théâtre et cinéma, n’a jamais cessé de creuser un sillon sensible, attachée aux gestes simples et aux existences en lisière. Aujourd’hui, en devenant maîtresse de cérémonie du Festival de Cannes 2026, elle franchit une nouvelle étape — sans jamais perdre ce qui fait sa singularité : une sensibilité à fleur de regard, une manière d’habiter les récits avec intensité et engagement. Entre trac et fierté, mémoire du chemin parcouru et désir de partage, Eye Haïdara envisage ce moment comme une célébration collective, un espace de sincérité et de joie. Une façon, aussi, de rappeler que le cinéma, tel qu’elle le défend, reste avant tout un art du regard, une affaire d’humanité.

 

Comment abordez-vous ce rôle ?
Je suis honorée et fière. Je l’envisage avec énormément d’humilité et le respect qu’il implique. C’est un moment important, qui célèbre le cinéma et qui reste. Les cérémonies d'ouverture font partie des grands rendez-vous marquants de l'année. J’ai envie d’être sincère, de m’amuser et d’en profiter. Ce sont mes trois lignes directrices.

 

Vous allez être maîtresse de cérémonie à Cannes, une consécration de votre parcours. Qu’est-ce que cela vous fait ?
C’est très impressionnant… et en même temps, ça me rend fière. Je me suis dit que, quelque part, je m’inscrivais un peu dans l’histoire du cinéma français. On prend conscience du chemin parcouru. J'ai l'impression d'avancer petit à petit. C’est un peu comme rentrer chez soi avec un bon bulletin et recevoir les félicitations.

 

Vous avez pensé à celles qui vous ont précédée, comme Jeanne Moreau ou d’autres ?
Bien sûr. J’ai pensé immédiatement à Jeanne Moreau, à ce qu’elle avait dû ressentir, c'était la première femme à endosser le rôle. Et puis aussi à des actrices plus proches de moi, comme Bérénice Bejo. Elle fait partie des premières personnes que j’ai appelées, avant même l’annonce officielle. Elle m’a parlé de son trac, de son ressenti, de son envie de vivre ce moment en communion avec cette salle, qui n’est pas n’importe quelle salle. C’était précieux de pouvoir échanger avec elle sur son expérience.

 

« Lorsque l’on choisit d’incarner un rôle, quelque chose de l’ordre de l’engagement naît. J’aime défendre ces personnes que l’on relègue aux coins dans la vie et les mettre au centre. »

 

Le trac, vous le connaissez bien ?
Oui, toujours. Devant dix personnes ou devant deux mille, c’est pareil. Cependant j’aime ça aussi. Mais là, il y a quelque chose de différent. Quand on joue au théâtre, on appréhende, on identifie les spectateurs qui viennent, selon la pièce et le type de théâtre. Ici, ça ne sera pas la même chose, ce n’est pas le même contexte. Le public est très hétérogène, très international. Il y a des personnes qui ne comprennent pas le français, d'autres tétanisées de montrer leurs films. Ceux venus pour monter les marches et tous ceux qui vivent quelque chose d’unique… Il y a toutes ces attentes, ces étoiles dans les yeux des gens face à moi. La pression est autre.

 

Quels souvenirs gardez-vous de Cannes, en tant que spectatrice ?
Plein ! C’est un rendez-vous fort, important pour moi. Le Festival m’a permis de découvrir des cinéastes du monde entier. Je me souviens notamment de la Palme d’or 2008, Entre les murs (réalisé par Laurent Cantet, ndlr), qui m’avait énormément marquée. Il y avait quelque chose de très vrai ; je pouvais m’identifier aux enfants. À travers son prix, Cannes rendait hommage au cinéma de la vie. Je pense aussi à La vie est belle (de Roberto Begnini, Grand Prix du Festival de Cannes 1998). Quel film !

 

Virginie Efira racontait qu’elle avait l’impression de traverser l’écran comme Mia Farrow dans La Rose pourpre du Caire en devenant maîtresse de cérémonie…
Oui, et c’est assez troublant. J’ai repensé à une sensation d’enfance : la première fois que je suis allée aux États-Unis, avec ces taxis jaunes et ces buildings, j’avais l’impression d’entrer dans un film. Là, ce sera un peu ça. Traverser l’écran. Je n'y suis pas encore, mais dans quelques semaines, je pense que je dirai : « Waouh ! »

 

En 2018, vous participiez à l’ouvrage collectif Noire n’est pas mon métier et montiez les marches de Cannes avec quinze autres comédiennes. Le fait d’être la première comédienne noire à occuper le rôle de maîtresse de cérémonie a-t-il une signification particulière pour vous ?
Cela ne m’a pas traversé l’esprit. Ce qui m’est venu, c’est plutôt l’idée d’un changement, d’une ouverture, peut-être générationnelle. Comme je ne dors pas beaucoup la nuit, j’ai regardé toutes les cérémonies. J’ai vu à quel point Virginie Efira était à l’aise, combien elle maîtrisait le plateau, tout comme Camille Cottin ou Laurent Lafitte. Combien ils étaient tous « incontestables ». Je comprends que c’est une sacrée marque de confiance de m’avoir proposé de leur succéder. Je suis peut-être moins « évidente » sur le papier, mais ça me donne encore plus envie d’y aller. C’est un défi.

 

Le fait que la cérémonie soit diffusée sur France Télévisions compte-t-il pour vous ?
Oui, beaucoup. On a la chance en France d’avoir le service et les services publics ; il faut les faire briller, les accompagner et les protéger parce qu’ils sont nos biens ; des biens précieux. 

 

Quelle cinéphile êtes-vous ? 
J'aime tous les cinémas – avec juste une petite réserve pour le cinéma d’horreur. Le cinéma qui raconte la vie et les êtres, qui nous ouvre à des univers et des parcours méconnus. En tant que spectatrice comme en tant que comédienne, j’aime les films qui m’entraînent à la découverte de l’autre, qui font grandir, éduquent et qui nous élèvent tous. 


D’ailleurs, dans vos films, vous incarnez souvent des femmes du quotidien. C’est un fil conducteur ?
Le métier de comédien naît de la transmission et de l'observation du monde. Lorsque l’on choisit d’incarner un rôle, quelque chose de l’ordre de l’engagement se développe. J’aime défendre ces personnes. Déplacer le regard. Mettre au centre des gens que l’on a plutôt l’habitude de voir en périphérie. Parce que ce sont eux, en réalité, que l’on croise tous les jours. Ce sont eux qui m’intéressent le plus et qui m’habitent. 
Enfant, je pouvais passer des heures dans un coin à observer les gens – regarder quelqu'un traverser la rue, saisir un geste, une attente, une impatience. Quand je choisis des films, ils me renvoient à cette petite fille qui observait par la fenêtre. J'avais beaucoup à observer à cette époque.

 

D’où la tendresse et l’intensité qui traversent les personnages que vous incarnez…
Ce n’est pas conscient, mais cela me touche que ce soit perçu ainsi. J’aime aller chercher ça, une forme d’humanité, quelque chose de très simple. 

 

Qu’est-ce que le cinéma vous apporte que rien d’autre ne permet ?
De se déplacer. D’aller vers l’autre. De se mettre à sa place. De comprendre des choses qu’on ne comprendrait pas autrement. Quand on joue, on est obligé d’habiter quelqu’un, même dans ses contradictions, d’éprouver ses souffrances et de saisir ses difficultés, de faire résonner ses mots et leur donner un sens. Ça rend plus poreux, plus ouvert. Ça transforme. On gagne en tolérance. Jouer me rend meilleure. 

 

Propos recueillis par Amélie De Vriese

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