Note d'intention de Shirley Monsarrat, réalisatrice
A la première lecture du scénario d’On aboie en silence, j’ai été bouleversée.
J’avais déjà lu, dès sa parution, le livre-témoignage de Gringe, Ensemble, on aboie en silence. Une véritable plongée en apnée dans un tourbillon de souvenirs, de remises en question, parfois de heurts, mais aussi de jolis moments de grâce. Il y a beaucoup de pudeur et de poésie dans son texte, qui m’ont profondément touchée. Ce livre est avant tout une magnifique déclaration d’amour d’un frère à son frère.
En découvrant le scénario de Maxime et Guillaume, j’ai retrouvé cette ardeur, cette énergie qui anime cette fratrie, et c’est exactement ce qui m’a plu. Il y avait aussi le thème de la schizophrénie et, plus largement, celui de la santé mentale. Cette culpabilité qui ronge Théo, en plein essor, alors que son frère sombre dans les méandres de la maladie, m’a particulièrement émue. Ayant moi-même un frère borderline, atteint d’un trouble de la personnalité sévère, je me suis immédiatement identifiée à cette histoire. Je suis aidante auprès de lui depuis plus de vingt ans. Ce récit intimiste résonne aussi en moi de manière très personnelle.
Pour moi, la fougue de Théo et de Jérémy serait le moteur de la mise en scène. Il était primordial de traduire à l’écran cette urgence, ces montagnes russes émotionnelles qui jalonnent le parcours de cette famille.
Restait à trouver les comédiens capables d’incarner ces deux frères.
Après plusieurs semaines de recherche, Théo Augier et Marvin Dubart se sont imposés à mes yeux comme des évidences, chacun dans leur rôle.
Au-delà d’être un excellent comédien, Marvin Dubart avait quelque chose de Gringe qui nous semblait particulièrement intéressant pour le personnage de Théo. Quant à Théo Augier, avec qui j’avais déjà collaboré par le passé, il possède une palette de jeu assez inégalable, qui nous permettait d’apporter au personnage de Jérémy toutes les nuances dont il avait besoin.
Pour le personnage de Marthe, leur mère, j’avais envie de retrouver Mélanie Doutey, une actrice qui m’est chère et de l’amener à incarner un personnage aux antipodes de celui qu’elle a pu interpréter dans ma précédente série, L’Intruse (France Télévisions)
L’essentiel de notre préparation commune a consisté à construire cette famille, à créer entre eux une histoire et des liens suffisamment forts pour qu’elle puisse exister à l’écran de la manière la plus juste et la plus vraie possible. D’autres comédiens dont j’admire le travail ont accepté de rejoindre le casting : Louisiane Gouverneur, Sam Chemoul, Mexianu Medenou, Aby Olichet, Lucie Fagedet, Delphine Baril et Daphné Burki.
Restait pour moi une question essentielle : comment représenter au plus juste la maladie mentale et le bouleversement qu’elle provoque, autant chez celui qui la traverse que chez ses proches ?
À l’évidence, je me suis beaucoup appuyée sur mon expérience personnelle et familiale. Sur de nombreux aspects, et sans que je m’en rende particulièrement compte, Jérémy a fini par ressembler un peu à mon frère, lui-même hospitalisé pour la première fois en psychiatrie pendant notre tournage.
Pour représenter cette maladie avec justesse, nous nous sommes rapprochés de Lucille Zolla, fondatrice de la Maison Perchée. Ensemble, nous avons énormément échangé en amont du tournage : sur la maladie elle-même, les parcours de soin, le regard des autres, les traitements, les proches qui entourent.
Ces discussions ont permis d'étoffer le scénario et d'approfondir le personnage de Jérémy. Lucille nous a également permis de participer à un groupe de parole avec des personnes atteintes de schizophrénie. Ces échanges ont été précieux pour mieux comprendre leur quotidien, leurs perceptions et, notamment, la manière dont certaines peuvent entendre des voix. Nous avons choisi de personnifier l’une de ces voix à l’image à travers le personnage de Sancho, incarné par Sam Chemoul.
Sancho n’est pas une hallucination visuelle de Jérémy, mais l’incarnation, purement cinématographique, d’une voix qu’il entend. C’était un choix de mise en scène qui nous permettait de donner corps à cette présence invisible et de la rendre perceptible aux yeux des spectateurs. D’ailleurs, Jérémy ne regarde jamais Sancho dans les yeux : il l’entend seulement.
Alors que le film s’inscrit dans une approche plutôt naturaliste (nourrie notamment par des références comme Fish Tank d’Andrea Arnold ou encore A Ghost Story de David Lowery), j’avais envie, dans les scènes avec Sancho, de m’affranchir de ce réalisme pour traduire plus directement la perception de Jérémy. J’ai donc choisi de les tourner intégralement au steadicam, en plan-séquence, alors que le reste du film est davantage traité caméra à l’épaule. Je voulais que le spectateur puisse, l’espace de ces scènes, être véritablement embarqué dans la tête de Jérémy, qu’il puisse ressentir sa perception du réel plutôt que simplement l’observer.
Cette immersion passait aussi par le travail avec Théo Augier. Pendant le tournage, il a souhaité porter une oreillette qui lui diffusait des voix en permanence, pendant chaque scène. Il pouvait ainsi les entendre pendant qu’il jouait, y compris dans les moments où elles n’étaient pas directement audibles pour le spectateur. Ce dispositif participait à faire exister cette présence invisible qui accompagne constamment Jérémy.
La musique, composée par Owlle, avec qui je collabore sur tous mes projets, est venue prolonger ce travail autour des voix. Elle a placé les sons et les voix au centre de son travail sur la bande originale, notamment en utilisant la synthèse granulaire à partir des voix des comédiens.
Cette technique consiste à découper une voix en une multitude de fragments sonores, qui peuvent ensuite être étirés, transformés et superposés pour créer de nouvelles textures. Certaines sonorités que l’on entend dans le film sont ainsi directement issues des voix des comédiens, progressivement transformées jusqu’à devenir une matière musicale.
Tous ces choix — dans le jeu, la mise en scène et le son — participent finalement d’une même volonté : ne pas raconter la maladie de l’extérieur, mais tenter de faire ressentir ce que signifie vivre avec elle, pour celui qui la traverse comme pour ceux qui l’accompagnent.